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Trois livres remarquables : Wajdi Mouawad (3/3)

15 juin 2026

Voici donc le troisième livre dont je m’étais promis de vous parler… même si en l’occurrence il s’agit en réalité d’un duo : un opuscule et un livre qui forment un tout.

Entre février et avril 2025, Wajdi Mouawad – dramaturge, comédien, metteur en scène et romancier libano-québécois – a donné une leçon inaugurale suivie de huit autres leçons au Collège de France. De ces leçons (toutes visibles sur YouTube ; la leçon inaugurale apparaît parfois au bas de la playlist) ont été tirés deux livres :

- un tout petit publié par le Collège de France lui-même pour la leçon inaugurale (L’ombre en soi qui écrit),

- l’autre par les Editions du Seuil pour les huit leçons suivantes (Jusqu’au bord de son ravin).

J’avoue être resté scotché devant mon écran quand j’ai visionné cette fameuse leçon inaugurale dont je doute qu’en presque cinq siècles d’existence, cette vénérable institution ait jamais vu de pareille… Sans doute fallait-il être dramaturge, passionné de tragédie, pour concevoir quelque chose d’aussi impactant et inoubliable. Je vous recommande vivement de la regarder.

Mais cette leçon était trop riche et puissante pour que je m’en tienne à cela : j’ai donc tout de suite téléchargé sa transcription sur YouTube, sans attendre sa publication quelques mois plus tard, pour pouvoir la lire et la relire à volonté. Il y a à mes yeux, dans ce que transmet Wajdi Mouawad dans ces neuf leçons, quelque chose d’absolument essentiel, fondamental et extrêmement actuel.

Pour dire les choses simplement : Wajdi Mouawad est un spécialiste de l’ombre, au sens jungien du terme, c’est-à-dire de la part la plus profonde, la plus inconsciente, souvent aussi la plus noire (et donc la plus niée, refoulée ou projetée sur les autres) de notre psyché, même si elle ne comporte pas que des aspects négatifs.

Dans mon récent livre Le Pardon à Soi, j’ai utilisé une métaphore en présentant l’être humain comme un arbre comprenant un moi (le tronc), un Soi (les branches) et une ombre (les racines). La pleine réalisation de notre potentiel implique d’étendre notre conscience à tout ce que nous sommes, y compris à nos branches les plus hautes (notre connexion à la transcendance) et à nos racines les plus profondes (les aspects les plus sombres de la psyché), et non de nous limiter à une vie d’hommes-troncs, amputés de deux dimensions essentielles de leur être.

L’ombre fait peur, elle inquiète. On préfère s’imaginer qu’on n’en a pas une soi-même. Ou, lorsqu’elle affleure à la conscience, s’empresser de la projeter sur autrui, comme dans la fameuse histoire biblique de la paille et de la poutre. Le mal, la violence, c’est les autres. Pas nous.

Cette méconnaissance de l’ombre, doublée de sa négation et son refoulement, créent les conditions idéales pour qu’elle fasse des ravages, en nous et autour de nous, comme les médias nous le rappellent quotidiennement.

Le chemin évolutif qui s’offre à nous – le seul qui ait un avenir, en réalité – c’est d’oser la rencontre avec l’ombre. Oser la voir, la reconnaître, l’apprivoiser, la conscientiser. Un avenir meilleur, individuellement et collectivement, passe donc nécessairement par cette prise en compte de l’ombre.

Or c’est précisément dans ce registre que Wajdi Mouawad excelle comme peu d’autres à ma connaissance. Plus que n’importe qui, dirait-on, il ose cette rencontre avec l’ombre et – c’est là que son travail prend toute sa valeur et son importance – il montre quelles richesses on peut extraire de cette rencontre, de la même manière qu’un arbre se sert de ses racines profondes pour produire les fruits qu’il fait mûrir au soleil.

Sans le savoir, je connaissais déjà Wajdi Mouawad, puisque le film Incendies de Denis Villeneuve, qui m’avait tellement bouleversé, est tiré de l’une de ses pièces de théâtre. Ce qu’il fait avec ses œuvres relève à mon sens de l’alchimie véritable, c’est-à-dire de la capacité à transformer le plomb de ce qu’il y a de plus noir dans l’âme humaine en or de la conscience, de la lucidité et en qualités humaines essentielles. Il ne s’agit pas ici de plonger dans les abîmes de la violence et de la noirceur pour s’y complaire et patauger dedans. Il s’agit plutôt de reconnaître l’existence de cette dimension, présente en chacun de nous, et de trouver comment en faire un allié créatif de notre conscience, plutôt qu’une force inconsciente de destruction.

Le génie de Wajdi Mouawad réside dans le fait que – paradoxalement – ce ne sont pas des leçons qu’il nous donne, en réalité. Il n’enseigne pas à la manière d’un prof. Comme d’autres auteurs du Moyen-Orient (je pense à Amin Maalouf ou à Amos Oz, par exemple), il utilise le récit, le mythe, la narration et les digressions pour nous emmener là où l’on ne s’attendait pas du tout à se retrouver. On vit ce qu’il nous transmet. On vibre avec. Ce n’est pas seulement notre mental, notre tête qui reçoit ces « leçons », mais aussi notre cœur, notre corps et notre âme. Pédagogie intégrale ! Pédagogie vivante, surtout.

Si, comme moi, vous avez à cœur de connaître l’âme humaine dans toutes ses dimensions, si vous êtes engagés sur un chemin d’évolution personnelle, quel qu’il soit, je pense que ces neuf leçons sont un trésor à ne rater à aucun prix !

Je vous recommande de commencer par les regarder en vidéo, une à une. Allez-y doucement : c’est tellement dense, impactant qu’il faut se donner le temps entre chaque leçon d’en laisser le contenu agir en soi et sédimenter à son rythme. Puis, approfondissez en lisant les deux livres qui ont été tirés de ces neufs leçons, L’ombre en soi qui écrit, au Collège de France, et Jusqu’au bord de son ravin (qui reprend les 8 verbres de l’écriture qu’il y décline), paru au Seuil. Cet enseignement est bien trop riche pour qu’il soit possible de l’assimiler en une seule fois. Il faut y revenir à plusieurs reprises. Laisser chaque leçon agir en nous. Vous ne le regretterez pas.